Depuis une dizaine d'années, dans l'informatique « Grand-Public », vous pratiquez la vente obligatoire de logiciels avec les ordinateurs neufs. Illégale dans son principe [1], cette vente liée a été tolérée car vous avez su faire croire à son intérêt pour le consommateur au prétexte de son ignorance.
Ignorants ou non, nous n'avons jamais considéré comme étant de notre intérêt d'être privés de notre liberté de choix !
Avec le matériel informatique, vous imposez l'achat de logiciels pré-installés qui représentent de 10 à 25% du prix total sans que cela n'apparaisse jamais. Ainsi, vous masquez au consommateur la réalité de son achat et rendez difficile la comparaison des offres, puisque les configurations logicielles varient d'un modèle d'ordinateur à l'autre. Par défaut d'information claire, vous masquez souvent aussi certains surcoûts différés (abonnement aux signatures d'un antivirus, logiciels de bureautique en version d'essai à durée limitée).
Le client se voit donc refuser toute possibilité d'acquisition d'une machine nue ou configurée avec les seuls logiciels qui l'intéressent. Néanmoins, il conserve le droit de se faire rembourser. Mais ce dispositif, inadmissible puisqu'il impose au client de faire l'avance, s'est révélé inapplicable et inappliqué ! Inapplicable : comment formuler ou seulement penser le remboursement quand le prix n'est annoncé nulle part ? Inappliqué : preuve a été faite que des procédures interminables, voire absurdes, des propositions de montants dérisoires ou même le déni sont les réponses habituelles aux demandes de remboursement.
Par la pré-installation obligatoire, vous forcez également l'orientation des consommateurs vers des solutions logicielles particulières, au gré de vos accords avec les éditeurs de logiciels. Elles ne correspondent pas nécessairement à l'intérêt ou au choix du client.
Nombre de ces logiciels (à commencer par Microsoft Windows OEM) sont « périssables » : ils ont une licence d'usage limitée à la seule machine achetée, voire à la seule carte-mère [2]. Par ailleurs, ils ont souvent l'inconvénient d'enfermer l'utilisateur dans des formats spécifiques à une certaine marque, ne communiquant pas avec d'autres systèmes. Las ! Il faut encore mentionner les obstacles mis à l'installation de logiciels concurrents. Par exemple :
En conclusion, nous sommes obligés de payer ou de repayer des logiciels, que nous soyons susceptibles ou non de les utiliser, sans égards pour nos options personnelles ou pour le fait que nous possédions ou envisagions des licences moins restrictives de ces mêmes logiciels. Ce procédé ne laisse aucune place pour les offres concurrentes qui peuvent être susceptibles de satisfaire nos besoins et assure à une poignée d'éditeurs en situation de monopole de confortables rentes.
L'argument de l'ignorance des consommateurs est chaque jour moins acceptable. L'informatique s'est largement répandue dans la société. De plus en plus, le public connaît l'existence de solutions alternatives simples et fiables, souvent moins chères, voire gratuites, et pourvues de licences moins restrictives.
Vous niez cette évolution en affirmant qu'il n'y aura pas de demande pour d'autres offres logicielles que celle proposée sur vos machines. Alors que craignez-vous à restituer au client sa liberté de choix ? Votre acharnement paraîtra tôt ou tard anachronique à votre clientèle. En témoignent les 15000 signatures recueillies en seulement 9 mois par notre pétition « Halte aux racketiciels ! » [3].
Plus fondamentalement, l'ignorance n'a jamais été que prétexte à confusion. Il est fallacieux d'avancer, comme vous le faites, que l'ordinateur et le système d'exploitation sont un seul et même produit : un ordinateur ne peut fonctionner sans système d'exploitation, il n'en résulte pas que tout acheteur veuille voir sa machine fonctionner avec celui que vous imposez ! A fortiori, pour les autres logiciels ! L'ignorance peut expliquer le principe d'une pré-installation ; elle ne justifie en rien son caractère systématique, uniforme et incontournable.
Depuis plusieurs années, les marchés « système d'exploitation » et « bureautique » connaissent une situation de quasi-monopole au profit d'une marque, Microsoft. La vente liée et l'effet de contrainte des standards propriétaires qu'il a pu imposer sont les mécanismes les plus visibles par lesquels ce monopole assure son emprise, se perpétue et s'étend, opérant au passage une véritable ponction sur le consommateur et sur notre économie [4].
Votre position entrave l'épanouissement d'une concurrence pourtant reconnue et même majoritaire dans certains pays [5]. Il est inadmissible, à l'heure où les administrations passent les unes après les autres aux logiciels libres et les députés français vont bientôt être libérés [6], que le grand public reste prisonnier d'un système de vente où la concurrence ne s'exerce pas.
Pour toutes ces raisons, nous vous appelons, constructeurs et distributeurs de micro-informatique, à adopter des pratiques commerciales de nature à restaurer une saine concurrence sur le marché du logiciel et respectueuses des clients et de la loi :
Et soyons clairs, il n'y a pas de réel obstacle à la mise en place de ces mesures. Certaines ne sont d'ailleurs que l'application normale des articles 111-1, 113-3 et 122-1 du Code de la Consommation. Et les solutions techniques existent et servent déjà, notamment pour empêcher des activations frauduleuses.
La vente liée est appelée à disparaître : elle heurte trop évidemment le droit légitime du consommateur à un achat utile, éclairé par la concurrence, transparent et consenti. Une association de consommateurs vient de se porter en justice pour dénoncer la situation [7] ; les pouvoirs publics s'intéressent de plus en plus à nos préoccupations [8]. Nous vous invitons à anticiper !
Nous attendons votre position sur ce dossier. Votre réponse sera publiée en ligne sur les pages du groupe de travail Détaxe. Nous vous invitons à nous répondre :
Le groupe de travail Détaxe, groupe de travail de l'AFUL, agit contre la vente liée depuis 1998. Les actions de ce groupe de travail sont soutenues par l'APRIL et l'ADULLACT.
L'article L 122-1 du code de la consommation interdit de subordonner la prestation d'un service à l'achat d'un produit.
Pétition http://www.racketiciel.info
Le Hold-up planétaire de Roberto Di Cosmo et Dominique Nora, 1998
Balade au pays ou Linux est préinstallé sur (presque) tous les ordinateurs, Roberto Di Cosmo, 2005
Quotidien Le Monde du 23 Novembre 2006